Biographie Photographiée par
Man Ray
De sa jeunesse à la vie
après Antoine

1901 – 1925

Enfance et premier pas
dans l’âge adulte

« …Mon rêve est de devenir reine dans un pays
lointain ».

C’est au tout début du XXe siècle que naît Consuelo dans le plus petit pays d’Amérique Centrale, El Salvador. Coincé entre le Honduras et le Guatemala, El Salvador est une terre colorée et odorante, une terre tropicale. Consuelo voit le jour le 16 avril 1901 au sein d’une famille aisée d’Armenia dans la province de Sonsonate. Son père, Félix Suncin, est planteur de café et aussi officier de réserve, il appartient à cette élite des propriétaires terriens qui fait de la famille de Consuelo l’une des, plus riches d’Armenia. Sa mère, Ercilia Sandoval originaire, du Guatemala est une femme douce aux traits réguliers qui élève sa fille dans la pure tradition espagnole. Consuelo va donc vivre une jeunesse heureuse et insouciante dans un univers privilégié.

Plus tard Consuelo suit brillement des études au Collège Normal de jeune fille de San Salvador et c’est sans difficulté qu’elle obtient son diplôme de fin d’études. Elle n’a que 15 ans mais souhaite continuer ses études. Elle obtient alors une bourse qui lui permet de partir aux Etats Unis et c’est grâce à son père qui se rend souvent en Californie pour vendre sa production de café qu’elle va partir étudier à San Francisco. Son père confie la jeune fille aux Ursulines chez qui Consuelo va habiter et pour entreprendre des études d’Arts plastiques à l’Académie des Beaux-Arts

A partir de cette date Consuelo reviendra seulement en visite et de temps en temps dans son pays natal.

Pendant ses études à San Francisco, Consuelo va côtoyer la communauté latino-hispanique américaine et faire la connaissance d’un jeune mexicain, Ricardo Cardenas, qu’elle épouse. En réalité ce mariage lui évite de retourner dans son pays natal et d’épouser le mari que souhaitait pour elle sa famille.

Passionnée par la sculpture et la peinture, elle se rend, au début des années 20, au Mexique et se laisse séduire par l’atmosphère de la capitale mexicaine où règne une activité intellectuelle intense au sein du milieu étudiant. Elle s’inscrit à la faculté de droit de Mexico dans l’intention de faire du journalisme et obtient même un emploi de journaliste dans un journal politique local. C’est aussi à cette époque que Consuelo croisera le chemin du ministre de l’Education nationale du Mexique, José Vasconcelos, homme politique engagé et fondateur du journal « l’Antorcha ». José Vasconcelos est un brillant intellectuel que Consuelo va admirer et avec qui elle aura une brève liaison. C’est aussi pendant cette période qu’elle va faire la connaissance du peintre muraliste Diego Rivera, au collège Ildefonso (ancien couvent des Jésuites) où s’est créé un mouvement artistique qui reprend la tradition de la couleur perpétué par les peintres muralistes indigènes. Le peintre la conseillera et guidera ses premiers pas dans la peinture. Durablement influencée pars ce mode d’expression, elle restera fidèle à cette école de la couleur jusqu’à la fin de sa vie.

Portrait de Consuelo pour la première
page du journal La Parisiana

Henrique Gomez
Carillo

1926 – 1928

Entrée dans le monde
intellectuel et artistique

« C’était mon père, c’était mon maître, c’était tout le monde… ».

En 1926, Consuelo quitte le Mexique pour se rendre à Paris. Depuis toujours, la France en général et sa capitale en particulier, sont pour les Sud-Américains le centre du monde. Consuelo arrive donc en France avec une lettre de recommandation remise par sa mère née au Guatemala. Ercilia Suncin de Sandoval connait un compatriote qui vit à Paris : Enrique Gomez Carrillo. C’est au cours d’un bal costumé chez le portraitiste Kees van Dongen que Consuelo fait la connaissance de celui qu’elle qualifiera elle-même plus tard comme étant tout pour elle : « C’était mon père, c’était mon maître, c’était tout le monde… Je n’ai jamais rencontré un homme tellement clair, un être aussi généreux auprès de moi »

Enrique Gomez Carrillo est en effet un homme très célèbre à Paris dans ces années 1920. Marié plusieurs fois dont une avec la célèbre Raquel Meller, considérée comme la figure la plus célèbre du music-hall français parisien de 1919 à 1937, il est l’ami du Tout Paris, politique et intellectuel. Chroniqueur recherché il publie dans de nombreux journaux plus de trois mille articles et écrit plus de 80 livres traduits dans toutes les langues. Son œuvre est dense et prolifique et il est reconnu comme un grand écrivain aussi bien par les Européens que par ses compatriotes. Il est même très célèbre au Japon pour avoir écrit à la suite d’un voyage L’âme japonaise et De Marseille à Tokyo. Grace à ses nombreux écrits, il devient académicien de la langue espagnole et la France lui décernera sa plus haute décoration, la Légion d’Honneur, à la suite de l’obtention du prix Montyon décerné par l’Académie Française. Surnommé « le prince des chroniqueurs » il est aussi Consul d’Argentine à Paris.

A cette époque Consuelo va fréquenter, grâce à son futur mari, un monde intellectuel, culturel et artistique pour lequel elle a toujours eu de l’attirance ainsi que des artistes peintres et sculpteurs dont elle se sent, par affinité, très proche. Enrique Gomez Carrillo est l’ami de Maeterlinck, de Foujita, de Verlaine, de Colette, d’Oscar Wilde, de d’Annunzio, d’Anatole France de Blasco Ibanez, de Clémenceau, de Raymond Poincaré …etc. Feuilleter son carnet d’adresses, c’est presque feuilleter le Bottin Mondain de la Belle Epoque !

C’est à Nice dans l’arrondissement de Châteauneuf de Contes, que Consuelo va épouser Enrique Gomez Carrillo. Sur le plan affectif, c’est la première fois qu’elle ressent un tel apaisement. Malheureusement Enrique Gomez Carrillo tombera subitement malade et décédera rapidement d’une embolie pulmonaire, laissant une jeune veuve triste et désorientée.

Sa vie durant Consuelo parlera avec une profonde affection de cet homme avec lequel elle vécut un si court moment mais avec qui elle partagea le même sol natal, la même culture, les mêmes codes et surtout le même amour. Jamais plus Consuelo ne connaitra une aussi grande harmonie. C’est ainsi qu’en 1972, elle évoque Enrique au cours d’une émission de radio : « Enrique fut l’être le plus extraordinaire que j’aie connu et auprès de lui, j’ai vécu les plus beaux dix-huit mois de toute mon existence »

1929 – 1930

Vers l’aventure et un
destin incertain

« Il fallut que Carrillo meure pour que je te rencontre ».

Pour régler la succession de son défunt, Consuelo est invitée à séjourner en Argentine par le président d’Argentine Hipolito Yrigoyen, un ami de longue date de feu Gomez Carrillo. C’est ainsi que le 15 août 1930, Consuelo embarque sur Le Massilia, en direction de l’Argentine. Elle voyage en compagnie de l’écrivain Benjamin Crémieux de la NRF qui doit présenter quelques conférences à Buenos Aires, et du grand pianiste espagnol Ricardo Vines qui doit aussi participer à des concerts dans la capitale d’Argentine. A son arrivée, Consuelo est accueillie par une nuée de journalistes à qui elle accorde des interviews qui font l’objet de différentes publications dans les journaux argentins. Un représentant du Président attend Consuelo sur le quai pour la conduire en voiture au centre de Buenos Aires, à l’hôtel où a été faite pour elle une réservation.

Au cours de la traversée, Benjamin Crémieux a convié Consuelo à une réception dans les salons de l’Alliance Française car il souhaite présenter la jeune femme à l’aviateur Antoine de Saint Exupéry qu’il a rencontré plusieurs fois dans les locaux de la NRF. Curtis Cate biographe de l’écrivain décrit ainsi la scène « Ce fut avec une surprise frisant le ravissement qu’Antoine fit la connaissance de Consuelo qui se mit à bavarder avec lui dans un français exotique qui l’amusa intensément…Elle était brune et menue : il y avait une telle beauté sauvage dans ses yeux noirs, il soufflait un tel vent de fantaisie dans ses propos qu’il en fut ensorcelé. » Antoine tombe immédiatement amoureux de Consuelo et l’invite à faire un vol au-dessus de la ville. C’est au cours de ce vol périlleux et acrobatique qu’Antoine de Saint Exupéry demande sa main à une Consuelo, tremblante de peur.

Antoine fera, un peu plus tard, une demande en mariage plus officielle en adressant à Consuelo une longue lettre de 83 pages dont les premiers mots sont « Madame chérie… » et les derniers : « votre fiancée si vous l’acceptez… » avec, au milieu, les premières pages de Vol de nuit.

Sur le bateau Le Massilia
en direction de Buenos Aires

1930 – 1933

Femme d’un pilote et
Femme d’un écrivain !

« Et c’est ainsi que nous nous sommes mariés,
mon petit Tonio, mon petit mari. Vous ne m’avez
pas laissé respirer ».

Le 27 septembre 1930, Antoine signe un reçu de bail mentionnant qu’il a versé une somme de 800 pesos pour la location d’une maison se trouvant au numéro 2846 de la rue du Tagle. Les amoureux se retrouvent fréquemment dans cette jolie maison d’un étage avec balcon donnant sur un grand parc arboré et en bordure du fleuve. Consuelo qui a bien connu, grâce à son précédent mari, ce qu’était la vie avec un écrivain, oblige Antoine à écrire tous les jours au moins un chapitre du livre qu’il vient de commencer. C’est Consuelo qui en trouvera le titre un peu plus tard. Après plusieurs essais inscrits sur une feuille blanche volante et après une dernière hésitation entre « Nuit Lourde » et « Vol de nuit », c’est le deuxième titre qui sera choisi par Antoine sous l’influence de Consuelo.

Pendant le séjour de Consuelo à Buenos Aires, une révolution a éclaté. Du haut de la terrasse de son hôtel, Consuelo, dans un journal intime, fait une description inédite et fidèle de cette guérilla. Antoine, de son côté, fera de cette révolution qu’il ne prend pas au sérieux, une description un peu décalée de la réalité. Plus amusé qu’inquiet, il finira par écrire à un ami que tout cela est bien « rigolo ».

Le couple connaît en Argentine une période apaisée et heureuse. Ils projettent même de se marier dans ce pays, mais le projet échouera au dernier moment en grande partie pour des problèmes administratifs.

Mais le voyage de retour de Consuelo vers la France est prévu pour le début du mois de janvier. Elle va profiter d’un vol d’Antoine en Patagonie pour s’en aller, évitant ainsi le déchirement de la rupture.

Voilà ce que confie Consuelo à son dictaphone beaucoup plus tard sur ce voyage : « Quand Saint Exupéry est arrivé et qu’il ne m’a pas trouvé, il a survolé le bateau jusqu’à l’épuisement de l’essence » Il va prendre en effet tous les risques en volant au-dessus de son bateau à basse altitude, ce qui inquiète tous les passagers et met Consuelo dans une position délicate. De son avion Antoine lui envoie des câbles brûlants, témoignant de son amour fou et de son regret de la voir s’éloigner de lui.

De nouveau à Paris, Consuelo retrouve ses amis et cette vie paisible partagée entre Paris et Nice. Antoine ne la laisse cependant pas longtemps seule car dès le 1er février 1931 il regagne la France. C’est à Alméria qu’Antoine donne rendez-vous à Consuelo et c’est dans cette ville que les deux amoureux vont se rejoindre. Ils entament alors un long voyage vers Paris qui se transforme en véritable lune de miel à travers l’Espagne et la France tant ils sont heureux de se retrouver.

Le couple qui vit déjà maritalement se rend fréquemment à Nice où Antoine continue toujours l’écriture de son futur livre Vol de nuit. Il se sent à l’aise et en paix sous les orangers du jardin de cette jolie villa « El Mirador » que Consuelo a héritée de feu son mari Enrique Gomez Carrillo. Mais Marie, la mère d’Antoine, souhaitant voir son fils régulariser cette situation illégitime contraire à ses convictions religieuses insiste pour qu’Antoine et Consuelo se marient au plus vite.

Le 22 avril 1931, le couple se marie civilement à la mairie de Nice et religieusement le lendemain, 23 avril 1931, entouré de la famille d’Antoine dans la chapelle d’Agay. Les deux futurs époux avaient bien pris soin de se confesser la veille à l’église Notre Dame de Nice avant de recevoir la bénédiction donnée par l’Abbé Sudour. Consuelo porte ce jour-là une robe de dentelles noires, dans la pure tradition hispanique, rappelant les coutumes de la cour royale d’Espagne immortalisées par le peintre Goya alors qu’Antoine, un peu gauche, tient du bout des doigts un chapeau à grands rebords. Le couple semble un peu triste, la mariée ne sourit pas et le nouvel époux très sérieux lui aussi semble mal à l’aise. Le repas de mariage à lieu au restaurant des Roches rouges le long de la corniche : c’est un repas de mariage familial et simple, presque champêtre. «Et c’est ainsi que nous nous sommes mariés, mon petit Tonio, mon petit mari. Vous ne m’avez pas laissée respirer », écrira Consuelo dans son livre, Lettres du dimanche.

Le couple effectuera un voyage de noces sur l’ile de Porquerolles au Grand hôtel des Iles d’Or. Antoine fatigué et d’humeur ombrageuse, écourtera le séjour pour retourner à Nice.

Antoine de Saint Exupéry est alors affecté à la liaison Casablanca-Port Etienne mais il est obligé de partir sans son épouse car Consuelo après une opération urgente de l’appendicite, doit rester au repos. Sa convalescence terminée, Consuelo rejoint son mari à Casablanca.

Antoine a maintenant terminé son livre Vol de nuit et le relit avec sa femme nuit et jour, ne lui laissant aucun repos. Elle écrira beaucoup plus tard qu’elle connaissait le livre par cœur. Il parait à l’automne 1931 et dès sa parution, les critiques sont excellentes. Bien qu’étant en très bonne place pour obtenir le prix Goncourt, le jury du Prix Femina, prenant de vitesse le jury du Prix Goncourt, attribue son Prix à Vol de Nuit, le 4 décembre 1931. En apprenant la nouvelle, le couple part rapidement à Paris où il loge à l’hôtel du Pont Royal, à deux pas de la NRF et de la librairie Gallimard, afin qu’Antoine puisse recevoir son prix.

En 1933, Antoine se rend en compagnie de Consuelo à Saint Raphael car il doit tester un prototype d’hydravion. Malheureusement Antoine frôle la mort en effectuant un amerrissage raté. C’est grâce au flacon d’ammoniaque que Consuelo avait dans son sac qu’Antoine est ranimé. Quelques années plus tard, Antoine écrira à Consuelo, d’une façon prémonitoire, qu’il devait être facile de mourir par noyade car il suffisait tout simplement de respirer très fort. Dans Mémoires de la Rose, Consuelo abordera cet épisode.

En juillet 1934, Consuelo vend, à regret, sa maison de Nice, El Mirador, car le couple connaît de graves difficultés financières.

Après avoir terminé le tournage du film Anne Marie, Antoine obtient un avion Simoun comme cadeau publicitaire des établissements Gaudron. Un ancien ami du Collège Bossuet, Conty, lui propose alors de faire une tournée promotionnelle en Méditerranée : Alger, Tunis, Tripoli, Le Caire, Alexandrie, Damas, Beyrouth, Istamboul, Athènes. Comme l’atteste son passeport, Consuelo accompagne son mari dans ce périple qui se termine par une visite au Pape Pie XI à Rome le 10 décembre 1935, comme l’indique le tampon apposé sur son passeport.

Lorsque le couple arrive à Paris, les difficultés financières se sont accumulées, ils sont obligés de s’installer à l’hôtel du Pont Royal et non rue de Chanaleilles par peur des huissiers.

Malgré l’inquiétude de sa femme, Antoine, décide de battre le record Paris Saïgon. Consuelo désapprouve ce projet car elle craint le pire pour son mari. Pourtant sans avoir préparé ce périple, Antoine s’envole le 29 décembre 1935.

L’aventure tourne court dans la nuit du 30 au 31 décembre 1935, dans le désert de Libye. Perdu dans le sable, mort de soif, Antoine écrira plus tard dans Terre des hommes que c’est en pensant aux yeux de sa femme qu’il réussira à avancer et à se sauver.

1936 – 1939

Une vie dangereuse au
côté d’un aviateur !

« Je n’ai jamais oublié de quel œil Antoine regardait Consuelo. Elle l’attendrissait, si fragile, si petite, si insupportable… Elle le surprenait, elle le fascinait, bref il l’adorait ».

Criblé de dettes, le couple quitte définitivement la rue de Chanaleilles pour s’installer à l’hôtel Lutétia.
Cette vie de nomade perturbe profondément Consuelo et elle est hospitalisée dans une clinique de Divonne pour une dépression. Quand Antoine vient la chercher, c’est pour lui apprendre qu’il vient de louer un grand appartement en duplex face au Dôme des Invalides au 15, Place Vauban.

Pendant qu’Antoine couvre la Guerre civile espagnole, Consuelo emménage et fait des projets de décoration. Pour la peinture de sa chambre, Consuelo cherche une couleur verte très spéciale. C’est son ami Marcel Duchamp qui va la lui trouver. Antoine de Saint Exupéry s’en souviendra quand il écrira Le Petit Prince : « La fleur n’en finissait pas de se préparer à être belle, à l’abri de sa chambre verte » (Le Petit Prince Antoine de Saint Exupéry)

Antoine de Saint Exupéry continue son métier de pilote pendant cette année 1937. Mais il prépare surtout un nouveau raid, relier New York à la Terre de Feu. Consuelo continue, elle, à peindre et à sculpter, et voyage aussi de son côté en se rendant en Autriche plus précisément à Salzburg, pour le festival de musique. Elle fait de fréquents séjours à Nice, chez sa grande amie Julie de Trembley qu’elle avait connue du temps de feu son mari Enrique Gomez Carrillo. 1937 est une année difficile pour le couple et en plein désarroi Consuelo décide d’aller se reposer sur son continent natal.

En février 1938 le couple prend ensemble le train en direction du Havre. Consuelo doit y prendre un bateau en partance pour Puerto Barrios qui est le seul port sur l’Atlantique et Antoine de Saint Exupéry, lui, doit embarquer à destination de New York d’où son avion doit partir pour rejoindre la Terre de Feu. Après son départ de New York, Antoine de Saint Exupéry accompagné de son mécanicien Prévot, fait une escale au Guatemala pour décoller ensuite en direction de Puntas Arenas en Argentine et atteindre ensuite le Terre de Feu. Au moment du décollage, l’avion ne s’élève pas et heurte le sol en se retournant deux fois. Alors que son mécanicien, Prévot, a seulement deux jambes cassées, Saint Exupéry est, lui, beaucoup plus touché. Il a plusieurs fractures et ce qui est plus grave une infection du bras droit. Sur le bateau qui la conduit sur sa terre natale, Consuelo reçoit un message urgent en provenance du directeur de la Transatlantique : « Avion écrasé au Guatemala – Saint Exupéry en danger de mort – Dois procéder amputation du bras droit – vous attendons ». Lorsque Consuelo arrive à son chevet, elle est horrifiée en constatant l’état de son mari, elle réussit cependant à sauver son bras grâce à une intervention pressante auprès du médecin. Attentive, tendre et dévouée, Consuelo reste au chevet de son mari pendant sa convalescence, lui servant d’interprète et de garde malade. En fin de journée, le couple prend l’habitude de se promener dans la vieille ville de Guatemala « Antigua Guatemala » où poussent beaucoup de roses. En se souvenant de ces instants, Consuelo écrira : « Il est tombé sur le dos de mes volcans où est né dans son cœur le chant d’amour du petit prince pour sa rose ». Comme sur l’astéroïde B612 du petit prince, il y a au Guatemala, qui est un pays frontalier d’El Salvador et très poche de la ville ou est née Consuelo, 3 volcans qui dominent ce paysage tropical, deux volcans en activité et un volcan éteint.

Antoine de Saint Exupéry rejoint ensuite New York jusqu’à l’été alors que Consuelo reste en Amérique Centrale. De retour à Paris, Antoine supplie sa femme de revenir. Incapable de résister à l’appel de celui-ci, Consuelo se rend alors à New York pour prendre le bateau en direction de la France à la date du 23 juin 1938. A sa grande surprise, et peu de temps après son retour, Antoine décide brusquement de se séparer de l’appartement de la Place Vauban, car il ne peut plus faire face à ses nombreuses dépenses. Désemparée, Consuelo part à Londres et en rentrant trouve un petit appartement-atelier, rue Froidevaux, grâce à l’intervention amical de Benjamin Péret qui fait partie du groupe surréaliste. Pour gagner sa vie et son indépendance, Consuelo devient aussi journaliste à Radio Paris et perçoit un salaire très convenable. Dans sa garçonnière rue Michel Ange Antoine, lui, continue la rédaction de son livre Terre des hommes et rencontre régulièrement sa femme, qu’il retrouve fiévreusement et en cachette comme des amants séparés.

Pour gagner un peu d’argent, Antoine écrit des scénarii dont celui d’Anne Marie et part faire un voyage d’études en Extrême Orient car il est désormais engagé par Air France au service de propagande et de presse.

Consuelo, elle, s’inscrit, sur la recommandation de Maillol, à l’académie Ranson au 7, rue Joseph Bara et côtoie les artistes qui formeront plus tard la fameuse Ecole de Paris. A cette époque Consuelo fréquente assidûment le milieu surréaliste.

Par l’intermédiaire d’André Breton qu’elle a connu à la NRF, elle rencontre le photographe Man Ray qui fera toute une série de portraits d’elle sous le titre « La mode au Congo ».

Au début de l’année 1939 paraît aux Editions Gallimard, Terre des hommes, qui aura le grand prix de l’Académie Française. Tandis que Consuelo continue à peindre, à sculpter et à exercer son nouveau métier de journaliste à Radio Paris, Antoine profite de ses « vacances de mari » que Consuelo lui a accordées, pour vivre en célibataire, mais il n’oublie jamais tout à fait Consuelo. Au printemps 1939, en se promenant avec leurs amis, Léon et Suzanne Werth, dans la forêt de Sénart, le couple découvre une très jolie et grande maison dont ils tombent immédiatement amoureux, Consuelo à cause du grand parc qui entoure la demeure et Antoine à cause d’un lustre se trouvant dans le hall et qui tourne sur lui-même ! Toute sa vie Antoine restera un enfant ! C’est sous une forme de location-vente qu’Antoine acquiert le bien qui porte le joli nom de « La Feuilleraie ».

Au mois de juillet, Antoine se rend à New York sur le paquebot Normandie pour rendre visite au traducteur de Terre des hommes, Lewis Galantière. A la fin de l’année, Antoine est affecté à force de démarches au groupe de reconnaissance 2/33 et cantonne à Orconte. Consuelo, elle, continue à vivre entre Paris où elle a toujours le petit appartement-atelier de la rue Froidevaux et le manoir de la Feuilleraie. Consuelo parlera toujours avec beaucoup de nostalgie de cette maison qui lui rappelle certainement les grands espaces de son enfance. Le 27 novembre 1940 Antoine de Saint Exupéry perd un de ses plus proches amis, l’aviateur Henri Guillaumet, qui est aussi un ami de Consuelo. Elle restera très liée avec sa femme même après la disparition de son mari. En 1939, aux Etats Unis, The National Book Awards for 1939 est décerné à Antoine de Saint Exupéry pour son livre Terre des hommes.

Consuelo de Saint Exupéry
Man Ray

Première photo en 1942
à Montréal

1940 – 1942

D’Oppède
à New York

« J’ai appris la vie à Oppède…Je croyais tout savoir, tout avoir appris dans les plantations de café de mon père, le Colonel, mais il me restait l’apprentissage d’Oppède… ».

Au début de l’année 1940, Consuelo continue à vivre entre la maison de la Feuilleraie et son activité parisienne de journaliste à Radio Paris. Elle voit fréquemment son mari Antoine qui, dés que possible, la rejoint à la campagne. Il est devenu un habitué du café « Au lapin qui se rebiffe » du petit village, La Varennes-Jarcy, où se trouve la propriété de la Feuilleraie. Comme toujours, Antoine ne supporte pas de voir sa femme occupée avec d’autres personnes. Comme le dit Consuelo, « Il arrivait et quand il savait que j’avais des amis à déjeuner ou à diner, il allait en face dans un petit bistrot et il m’écrivait des lettres de 10, 15 pages. Des lettres d’amour comme jamais je n’avais reçues de lui ». Consuelo écrira dans ses Mémoires : « C’était notre amour. La fatalité de notre amour. On devait s’habituer à vivre ainsi »

En juin 1940, le 10 juin précisément, Antoine se rend à La Feuilleraie pour prévenir sa femme de se rendre en zone libre : c’est le début de l’exode, Consuelo décrit ainsi cet épisode douloureux de sa vie « en une minute, j’avais perdu ma maison, mon mari et ce pays d’adoption que j’aimais et que je respectais… Rien ne calmait en moi la honte de la défaite… » Consuelo va donc se rendre à Pau comme le lui demande son mari qui lui promet de lui donner de ses nouvelles par l’intermédiaire de la poste restante de la ville. Il n’est pas facile de communiquer à cette époque mais cependant, le couple va réussir à ne pas se perdre en s’envoyant de nombreux télégrammes qu’ils doivent poster un peu comme on jette une bouteille à la mer… Mais les bouteilles arrivent quand même et Consuelo conservera ces télégrammes jusqu’à sa mort. Antoine va aussi se rendre en zone libre et faire comme convenu avec sa femme un pèlerinage à Lourdes ou ils logeront à l’hôtel Ambassadeur comme indiqué sur le télégramme d’Antoine du 6 septembre 1940. C’est la dernière rencontre en France d’Antoine et de Consuelo, ils ne se reverront plus maintenant qu’à New York. Mobilisé depuis septembre 1939, Antoine refuse une première fois de partir en mission aux Etats-Unis mais se décidera quand même à partir à la fin de l’année 1940, après avoir retiré en octobre son visa pour les Etats-Unis, à Vichy.

Tant bien que mal Consuelo arrive à se débrouiller dans cette France coupée en deux. A Marseille, elle retrouve des amis rencontrés à l’Académie des Beaux-Arts et fréquente le château Air Bel, refuge de beaucoup d’intellectuels de France en danger et en attente d’un départ pour les Etats Unis. Dirigé par le journaliste américain, Varian Fry, le château Air Bel fonctionne grâce à l’aide financière de la riche héritière américaine Mary James Gold (une amie de Consuelo qu’elle recevra plus tard dans sa maison de Grasse) et sous la protection d’Eleanor Roosevelt. Dans cette maison, Consuelo va se retrouver presqu’en famille au milieu de tous ces artistes dont beaucoup sont des surréalistes comme André Breton et Oscar Dominguez. Elle restera par la suite l’amie de tous les occupants de cette maison comme par exemple Peggy Guggenheim qui l’aidera à trouver du travail à New York après la disparition de son mari. Les photos de cette époque ressemblent plus à des photos de vacances qu’à des photos de répression et de guerre. Sur l’une de ces photos on voit une Consuelo souriante en équilibre sur la branche dénudée d’un platane alors qu’en dessous tout un groupe semble discuter agréablement.

Antoine continue à lui envoyer très régulièrement des télégrammes, mais Consuelo est lasse de cette situation. Malade (elle attrape une pneumonie qu’elle fera soigner dans une clinique à Marseille), elle finit par accepter la proposition de ses amis artistes de reconstruire le village d’Oppède. Elle dira bien plus tard dans des enregistrements biographiques : « J’ai appris le vie à Oppède … Je croyais tout savoir, tout avoir appris dans les plantations de café de mon père le colonel, mais il me restait l’apprentissage d’Oppède… » La vie à Oppède pendant cette période de guerre, c’est un peu comme une bulle d’oxygène suspendue au dessus de la Provence. Ce groupe de jeunes artistes vit en autarcie complète au milieu d’une nature sauvage et rude. Tous vivent d’espoir et tentent d’oublier le drame de la guerre. Sur les photos prises à cette époque, on peut voir des grandes tablées joyeuses, un peu comme sur des photos de vacances à la campagne.

A Oppède Consuelo va vivre une grande histoire d’amour avec un jeune architecte célibataire, Bernard Zehrfuss. Grand Prix de Rome, ce dernier fera par la suite une brillante carrière d’architecte en France et à l’étranger. A cette époque Antoine a beaucoup de maitresses et Consuelo le sait. De cet amour, elle ne parlera jamais, mais jamais non plus elle ne détruira les nombreuses lettres d’amour que Bernard lui envoya. La fraicheur et la sincérité de cette relation ne lui feront cependant jamais oublier Antoine et elle finira par céder à ses demandes de plus en plus pressantes, de venir le rejoindre à New York. En effet Antoine ne supporte plus cette séparation et le fait savoir à Consuelo en lui envoyant d’Amérique de nombreux télégrammes. De l’autre côté de l’Atlantique, Consuelo sait que l’attend celui qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. Consuelo rejoint New York en bateau à partir de Lisbonne et confirme à son mari, depuis l’hôtel Tivoli de Lisbonne, le 7 décembre 1941, qu’elle est bien arrivée et qu’elle va s’embarquer pour les Etats-Unis à bord de l’Escampions qui accostera à New York le 12 décembre 1941.

C’est accompagné de Jean Gérard Fleury, un ami du couple, qu’Antoine vient accueillir sa femme à l’arrivée du bateau. Pour Consuelo qui arrive d’un pays en guerre et de la campagne, son arrivée à New York est un choc car elle passe des restrictions de la France en guerre à l’opulence d’un grand pays. Après un diner avec les éditeurs d’Antoine au café Arnold, Consuelo qui parle très bien l’anglais puisqu’elle a fait des études à San Francisco, demande la permission de se retirer et de rejoindre la chambre d’hôtel que son mari lui a réservée. A cette époque Antoine vit dans un véritable chaos et visiblement, il ne sait plus très bien où il en est, ni avec la politique, ni avec les femmes. A New York les différents courants politiques divisent les Français et il faut choisir entre de Gaulle, Vichy et Giraud. Antoine se met sans hésitation du côté du Général Giraud. Pendant cette période, Antoine, qui termine son dernier livre, Pilote de Guerre, est particulièrement anxieux. Cette quête d’Antoine, cette fuite en avant sont la conséquence douloureuse d’une angoisse maladive qui le taraude jour et nuit. Même dans cette période tourmentée de sa vie, Consuelo, sa femme, occupe une place à part dans sa vie. Elle est pour lui cette rose qu’il aimerait comme celle du Petit Prince mettre sous une cloche en verre pour la protéger de la vie. A New York, l’atmosphère devient se plus en plus lourde et délétère, chaque réfugié accuse l’autre de trahir son pays ; Antoine de Saint Exupéry n’est pas épargné par ces soupçons d’autant plus que le gouvernement de Vichy le nomme au Conseil National sans l’avertir ni lui demander son consentement. André Breton l’attaque alors violemment à travers un pamphlet et tout aussi violemment Jacques Maritain lui fait parvenir une lettre très désobligeante. Accablé, Antoine se défend tant bien que mal mais souffre profondément. Sa loyauté envers la France ne peut cependant pas être mise en doute, quand dans une lettre sans aucune ambiguïté du 15 janvier 1943, adressée à plusieurs de ses compatriotes, Antoine de Saint Exupéry leurs demande de partir pour l’Afrique du Nord afin de s’engager pour combattre l’ennemi auprès du département de guerre américain à Washington. En février, paraît chez Reynal et Hitchcock, Flight to Arras avec des illustrations de Bernard Lamotte. Le titre français, Pilote de guerre est trouvé de nouveau par Consuelo au cours d’une réunion avec son mari et Jean Gérard Fleury où, comme pour Vol de nuit, plusieurs titres sont écrits sur de petits morceaux de papier blanc.

En avril 1942 Antoine est invité à Montréal par son éditeur canadien Valiquette pour faire des conférences, dont une sur Baudelaire. Comme toujours, il demande à Consuelo de l’accompagner mais cette dernière ne le rejoint qu’un peu plus tard, lorsque, bloqué au Canada pour des raisons de passeport non-conforme, il est obligé de prolonger son séjour. En 2010 le court métrage d’un amateur canadien les montre tous les deux souriants et détendus lors d’une croisière à bord d’un bateau de plaisance. Sur le Livre d’Or, en dessous de l’ébauche faite par Antoine d’un dessin représentant un Petit Prince, figurent l’une à côté de l’autre les signatures d’Antoine et de Consuelo. Antoine gardera malgré tout un souvenir heureux de ce séjour en avouant plus tard dans une lettre envoyée à Consuelo pendant la guerre, le grand bonheur qu’elle lui avait apporté en le soignant, en l’aidant et en étant près de lui à Montréal. La sérénité qui se dégage des photos du couple sur la pellicule inédite confirme bien ce qu’avait écrit Antoine à Consuelo. Tout le paradoxe de la vie intime du couple est dans ce contraste, Antoine comme un enfant, dit à tout le monde que rien ne va, mais vit avec sa femme un moment de bonheur qu’il veut absolument protéger.

En 1942 Antoine commence le livre qui le fera connaître dans le monde entier Le Petit Prince. Ce livre, curieusement, est une commande de son éditeur américain qui, le voyant toujours griffonner des petits dessins, lui proposa un jour de faire un livre illustré de ses croquis pour Noël. Consuelo expliquera plus tard qu’Antoine mit plus de temps à faire les dessins qu’à écrire le texte. C’est un livre illustré, écrit par André Maurois, qui va inspirer plus particulièrement Antoine pour l’écriture et les dessins du livre, Le pays des trente-six milles volontés, conte daté de 1928, dédicacé par l’écrivain au Petit Prince, alors qu’il était l’hôte d’Antoine et Consuelo à Bevin House.

Pendant l’été, Consuelo recherche, pour fuir la chaleur humide de l’été new yorkais, une maison au bord de la mer. C’est à Northport, à deux heures de New York que Consuelo va trouver cette immense et belle demeure portant le nom de Bevin House et qui deviendra comme le dit poétiquement Consuelo « la maison du Petit Prince ». C’est là à côté de sa femme qu’il va écrire et dessiner cette œuvre unique.

Ecouter Consuelo de Saint
Exupéry parler de Bevin House

On croit tout savoir sur la création le Petit Prince, et certains le prétendent même haut et fort. Une seule personne cependant a connu et vécu « l’histoire de l’histoire » mais elle a préféré se taire car sans doute trop de choses la touchaient personnellement et profondément dans ce récit. La rose c’est Consuelo, la fleur unique, la seule qu’il aime vraiment même si la tentation est forte d’aller voir d’autres roses. Dire que la rose n’est pas Consuelo est une erreur grossière qui trahit la pensée d’Antoine de Saint Exupéry. Antoine voulait dédicacer à Consuelo le conte qu’elle lui avait inspiré, mais pour des raisons politiques, il ne le fit pas, c’est Consuelo elle même qui insista sous la pression des éditeurs américains, pour qu’il le dédie à Léon Werth. Antoine promit cependant à Consuelo que c’est à elle qu’il dédicacerait son prochain livre. Antoine regrettera profondément de ne pas avoir dédié son livre Le Petit Prince à Consuelo et le lui écrira même dans une lettre après son départ pour la guerre.

Le couple a maintenant quitté le 240 Central Park à New York et s’installe au 35 Beekmann Place grâce à Victoria Ocampo, une amie de Consuelo. Cet appartement qui se trouve dans une petite rue près du fleuve Hudson a appartenu auparavant à Greta Garbo et sera la dernière adresse du couple.

1943 – 1945

Cette fleur qui a
fait le tour du monde

« Le Petit Prince, ce dernier livre, Antoine de Saint Exupéry voulait le dédicacer à Consuelo, et dans un ultime courrier adressé à sa femme, il regrettait de ne pas l’avoir fait ! ».

Le Petit Prince est presque terminé. Il est le dernier maillon qui va relier pour toujours le couple. Plusieurs femmes ont espéré un moment devenir la plus aimée, mais Antoine donne une réponse sans ambiguïté dans son dernier livre publié de son vivant Le Petit Prince. Une seule rose, malgré toutes les autres roses, a vraiment compté dans sa vie, c’est la rose dont il se sentait responsable, celle qui l’attendait sur le tarmac quand il revenait de ses vols dangereux pendant la période de l’Aéropostale, celle qu’il appelait quand il était retenu à Montréal, celle qui l’attendait quand il est parti faire la guerre, et cette fois ne jamais revenir. « C’est sa fidélité à une fleur, c’est l’image d’une rose qui rayonne en lui comme la flamme d’une lampe, même quand il dort »  (Antoine de Saint Exupéry Le Petit Prince).

En cette année 1943, Antoine se prépare au départ pour la guerre, Consuelo dira bien plus tard que dés son arrivée à New York, elle avait su qu’il allait partir. Le jour de son départ, Consuelo est alitée car elle a été victime d’une agression ce qui angoisse Antoine qui encore une fois a peur de la perdre. C’est à Silvia Reinhardt qu’il confie son désarroi dans une grande lettre où il lui écrit que, sans sa femme, il ne pourrait plus vivre. Avant de partir en ce mois d’avril 1943, Le Petit Prince n’est pas encore publié et l’éditeur confectionne pour Antoine un exemplaire incomplet du livre, en agrafant grossièrement, à la hâte, quelques pages avec dessins de la future édition en anglais. Antoine réclame sans cesse, dans ses lettres, des exemplaires du livre à Consuelo, Le Petit Prince. C’est du reste un sujet récurrent dans l’important courrier échangé par le couple pendant cette ultime séparation. Avant son départ, l’éditeur n’a pas oublié de faire signer à Antoine des dédicaces à l’attention d’amis de proches ou de journalistes sur des feuilles volantes déjà imprimées de façon à faire face, en l’absence de l’écrivain pour motif de guerre, à la traditionnelle séance de dédicaces de l’auteur avant la parution de l’œuvre.

En avril 1943, le destin exceptionnel d’Antoine de Saint Exupéry et de son livre Le Petit Prince est définitivement scellé, plus rien ne peut désormais l’arrêter, ni les prières de sa femme, ni les lettres d’amour que le couple échange avec passion et où l’avenir est souvent évoqué comme pour conjurer le sort.  « J’ai passé ma vie à vous attendre et à vous attendre … », dit Consuelo dans des souvenirs biographiques mais cette fois, intuitivement, elle sait déjà qu’elle ne le reverra plus. Elle est cependant fière de lui et de sa décision et le comprend malgré sa peine : « J’ai compris que vous vouliez participer avec les vôtres à tout ce qui était enfermée dans votre patrie, à leur misère et à leur faim, à leur humiliation de vaincus. Que vous teniez à être lavé de cœur… que vous vouliez être baigné dans cette rivière de balles et de mitrailles », écrira Consuelo. Dans Le Petit Prince, Antoine raconte d’une façon prémonitoire cette séparation entre le Petit Prince et sa fleur : « Ne traîne pas comme ça, c’est agaçant. Tu as décidé de partir. Va-t-en… Car elle ne voulait pas qu’il la vit pleurer ». (Antoine de Saint Exupéry, Le Petit Prince)

La vie devient très difficile pour Consuelo à New York, par manque d’argent, elle est obligée de déménager et s’installe au numéro 2 de la même rue Beeckman Place. Elle écrit souvent à son mari et attend ses lettres. Elle n’ose même plus se déplacer par peur de les manquer. Le dialogue épistolaire entre les deux époux est empreint d’une immense tendresse. Le désir d’Antoine est de protéger sa femme, le souhait de Consuelo est d’encourager et de soutenir son mari. L’harmonie entre le couple est totale et leur amour bien au-delà de toutes les médisances passées et futures. « Je suis ta femme et je t’attendrai éveillée, endormie dans l’éternité. Tu sais pourquoi ? Parce que je t’aime et j’aime le monde de nos rêves. J’aime le monde du petit prince. Je me promène là et personne ne peut me toucher, même seule avec mes quatre épines, puisque tu as daigné les apercevoir, les compter et t’en souvenir » Voilà ce qu’écrit Consuelo à son mari : « Toi chéri, demande à tes étoiles amies de nous protéger, de nous réunir »

On se demande quelle force a permis à leur amour de survivre à tant de tempêtes et à tant de sarcasmes de la part des autres. Antoine ne manque pas d’écrire à Consuelo qu’il a été très heureux avec elle à Bevin house au moment de la conception de son dernier livre Le Petit Prince. Et de lui répéter qu’il l’aime, comme s’il avait peur de ne plus pouvoir le faire bientôt, comme si le temps déjà lui était compté.

Pendant l’été 1944 Consuelo louent avec des amis une maison au bord du Lake Georges pour passer la saison chaude et éviter de subir la chaleur humide de l’été New Yorkais. Elle est asthmatique et supporte mal ce type de chaleur. Le 29 juin 1944 elle n’oublie pas l’anniversaire d’Antoine et lui écrit une lettre : « Je veux aller m’asseoir sur les banquettes abandonnées de l’église aujourd’hui, jour de ton anniversaire, c’est tout ce que je peux te donner. Alors je cours mon mari… » A côté de sa signature, elle ajoute cette date : « 29 juin 1944 ». Ce même jour, Antoine lui écrit aussi, il regrette de ne pas passer cette journée avec elle et précise en marge de son courrier qu’il vient à ce moment précis d’avoir 44 ans. La lettre d’Antoine est longue et prémonitoire mais il n’envoie pas cette missive tout de suite. Antoine est affecté à la 31 ème escadre de bombardement du Colonel Chassin, puis il est détaché au 2/33. Il vole sur des avions P38 très perfectionnés beaucoup plus difficiles à piloter pour lui que les anciens avions et écrit à Consuelo qu’il est le plus vieux pilote du monde, à quoi lui répond sa femme pour l’encourager : « Si tout le monde te ressemblait… ». Pendant l’été 1944, Antoine effectue différentes missions de reconnaissance au-dessus de la France au départ de Borgo en Corse. Son avion n’est pas armé. A New York, Consuelo commence le récit de son séjour à Oppéde comme elle l’avait promis à ses amis artistes avant de partir pour les Etats-Unis.

Le 24 juillet 1944, Antoine assiste à un baptême à Tunis. Il est le parrain du fils de son supérieur hiérarchique René Gavoille   et Marie Madeleine Mast est la marraine. Avant de rejoindre sa base en Corse il passe par Alger, le 25 juillet 1944, pour reprendre l’adjudant-chef qu’il a déposé trois jours auparavant. Il se rend alors chez une amie, Anne Heurgon, et croise chez elle André Gide et un ami de la maitresse de maison, René Lehman, qui part à New York. Antoine profite du départ de Lehman   pour lui confier la lettre écrite à Consuelo le 29 juin 1944, jour de son anniversaire, il l’accompagne d’une autre tendre missive et lui explique qu’ainsi elle aura plus rapidement ce courrier. Consuelo recevra cet ultime message après la disparition d’Antoine, mais cette fois encore elle gardera ce secret, elle ne souhaite pas partager avec quiconque l’intimité de sa vie avec son mari. Elle confiera même très peu de temps avant de mourir : « Une femme ne doit jamais parler de son intimité avec son mari mais aujourd’hui je suis obligée de le faire car on a dit trop de mal sur notre ménage »

Le 31 juillet 1944, Antoine de Saint Exupéry après une mission de reconnaissance au-dessus de la région de Grenoble ne rejoindra pas sa base de Borgo. C’est en achetant le journal, le 10 août 1944, que Consuelo va apprendre la disparition de son mari : « Saint Exupéry lost on flying mission »

Antoine n’étant plus là, Consuelo se trouve dans une étrange situation ; ni célibataire, ni veuve ni même une femme mariée, son époux disparu, elle est désemparée. Le 17 août 1944, le Général de Brigade aérienne, C. Luguet fait parvenir à Consuelo une lettre officielle lui apprenant la disparition de son mari, il précise que souvent les pilotes évacuent l’avion en parachute et reviennent rapidement. Consuelo espère donc, car disparaître n’a pas la même signification que mort. Pour tromper son chagrin et son angoisse, Consuelo va continuer à écrire à son mari comme elle le faisait auparavant tous les dimanches. La pension de délégation qui lui était versée à la demande de son mari est supprimée et Consuelo est encore obligée de déménager. Elle va habiter alors dans un petit meublé du 308 Lexington avenue alors que ses meubles sont stockés dans un garde-meubles du 231/235 East 55 Street. Sans aucuns revenus, elle est obligée de se mettre à la recherche d’un emploi. Grâce à un ami artiste, elle trouve un travail de décoratrice de vitrines, dans le prestigieux magasin newyorkais, Bloomingdale’s. Elle aide même son ami Salvador Dali à réaliser une vitrine, dans ce même magasin, mettant en scène une femme prenant son bain dans une baignoire, ce qui entraîne un scandale dans une Amérique puritaine.

Sans la protection d’Antoine, Consuelo est perdue. Elle habite maintenant un minuscule studio meublé au 77 Lexington avenue. Elle continue à travailler comme décoratrice et se préoccupe régulièrement auprès des autorités militaires du sort de son mari. La vie quotidienne est de plus en plus difficile et elle vit plus où moins repliée sur elle-même tout en continuant à voir ses amis proches comme Marcel Duchamp, Denis de Rougemont, Max Ernst, Peggy Guggenheim ou André Rouchaud. André Rouchaud est un ami du couple et Consuelo compte toujours beaucoup sur lui, il reste pour elle un ami sûr qui la connaît aussi bien qu’il connaissait et appréciait son mari. Pour passer l’été 1945, Consuelo retourne avec ses amis dans la maison bordant le Lake Georges, la proximité de la première date anniversaire de la disparition de son mari l’inquiète et la torture d’angoisse, Consuelo s’apprête cependant à apprendre l’inéluctable. Dans une lettre elle écrit en parlant de cette période : « j’ai monté une à une les marches de ce calvaire … »

L’Ambassade de France à Washington informe Consuelo de l’arrivée d’un courrier lui annonçant que par un délibéré du tribunal de Bastia du 20 septembre 1945, Antoine de Saint Exupéry avait été déclaré mort pour la France. Effondrée Consuelo écrit dans son journal intime « Je veux aller au cœur de Tonio, et je veux rejoindre sa conscience »

Le 25 novembre 1945 Consuelo fait dire une messe en l’église Saint Vincent de Paul à New York « Pour le repos de l’âme du commandant Antoine de Saint Exupéry disparu en service commandé au-dessus de la France le 31 juillet 1944 »

Consuelo sculptant la tête
de son mari

1946 – 1960

La vie sans
Antoine

« Est-ce très difficile d’être la veuve d’un héros ? » Interview Jacques Chancel
« Oui, c’est très difficile dans un sens et, j’éprouve une grande émotion quand on me le dit, parce que, moi, je reste Pimprenelle, ce nom qu’il m’avait donné ».

Sans la protection d’Antoine, Consuelo est perdue. Elle habite maintenant un minuscule studio au 223 E-75th Street qui sera sa dernière adresse à New York. Le quotidien d’une vie difficile envahit tout son temps et les problèmes financiers lui enlèvent une grande partie de son énergie. La succession de son mari s’annonce difficile, et le sera effectivement… Le 14 mars 1946, parvient à Consuelo la notification officielle du jugement rendu à Bastia. Ce qu’elle redoutait depuis un an se confirme, jamais plus elle ne pourra se réfugier derrière son arbre. Consuelo doit maintenant songer à son retour vers la France. Fin juillet 1946 elle s’embarque sur un bateau affrété spécialement pour rapatrier en France les Français d’Amérique. La traversée est longue et inconfortable. Son arrivée en France est encore plus difficile que sa vie à New York. A la fin de l’année 1946, elle se rend de nouveau à New York pour participer à une exposition de ses tableaux. Comme souvent l’exercice de son art la sauve de la noirceur de son quotidien.

Le 16 juin 1947 le roman écrit par Consuelo, Oppède, parait chez Gallimard sans les illustrations d’origine. A cette époque Consuelo est dépressive car elle n’arrive pas à faire le deuil de son mari. Elle réalise quelques expositions de peintures qui ont du succès et commence à assister aux différentes commémorations en l’honneur de son mari en 1947, elle assiste à une cérémonie en l’église Saint Germain des Prés, à Paris, en compagnie de Simone, la sœur d’Antoine, puis l’année suivante, en 1948, à Salon-de-Provence, elle assiste au baptême de la promotion Saint Exupéry dont elle est la marraine : « Ils ont reçu le nom de Tonio à genoux comme on reçoit un sacrement », dira Consuelo à un journaliste. Consuelo semble très fragile, très menue sur les photos. Elle est dorénavant la veuve d’Antoine de Saint Exupéry et le sera jusqu’à la fin de sa vie, mais cette ombre gigantesque qui plane au-dessus de sa vie sera parfois bien lourde à porter.

En juin 1949 Consuelo expose à Marseille, puis ensuite à Cannes ; depuis toujours faire de la peinture ou sculpter, la sauve. Sous une photo représentant Consuelo entrain de sculpter le buste de son mari, le journal Libération écrit cette légende : « Sculpteur et dessinateur de talent, sa femme Consuelo n’a cessé d’évoquer la silhouette de Saint Ex. »

Pendant cette décennie Consuelo va essayer de s’enraciner dans sa nouvelle vie de femme seule et de mettre en ordre ses affaires. Elle continue à beaucoup voyager à travers le monde car elle a des amis aux quatre coins de la terre.

Après toutes ses années d’errance bohème avec son mari, Consuelo songe à se poser et achète en 1951 une bastide à Grasse, dans les Alpes Maritimes.

L’année 1954 est une date importante, il y a dix ans disparaissait Antoine de Saint Exupéry. Le 31 juillet 1944 elle est présente aux Invalides pour une émouvante commémoration, une photo la représente toute de noir vêtue, seule, devant son prie-Dieu, devant les drapeaux et face à l’autel. La même année, une exposition commémorative sur Antoine de Saint Exupéry à lieu à la Bibliothèque nationale de France. Consuelo prête différents documents, dessins et objets concernant son mari pour cette exposition qui se déplace ensuite en Allemagne. Consuelo se rend ensuite à Lyon, la ville natale d’Antoine, pour l’inauguration du Centre Saint Exupéry. Le journal l’Echo Liberté Lyon écrit : « Madame de Saint Exupéry avait en quelques mots charmants conté quelque épisodes de la vie glorieuse et humaine de son mari. » Sur le Livre d’Or du Syndicat d’Initiative, elle écrit combien elle est heureuse et émue de se retrouver dans cette ville et combien elle est « fière de ses épines comme la rose du Petit Prince ».

En 1958 Consuelo réalise une exposition importante de ses tableaux et de ses peintures à Bruxelles à la Galerie Breughel, puis expose en 1959 à la Galerie Bernheim-Jeune au 27 avenue Matignon à Paris. A la fin de l’année 1959 elle se rend en Iran, car elle est invitée au mariage du Shah avec Farah Diba.

1961 – 1969

Le temps
des commémorations

« Vous vivez toujours avec Antoine de Saint Exupéry dans le fond » Interview Jacques Chancel
« …Ça va beaucoup plus loin, c’est presque une prière, c’est comme si je racontais à tous les êtres qui était ce grand homme que j’ai eu le bonheur d’épouser… ».

Depuis quelques années un jeune espagnol, José Martinez Fructuoso, accompagne Consuelo dans ses voyages et l’aide à organiser ses expositions. Ami du seul neveu de Consuelo, il fréquente l’institut français de Paris après des études universitaires de sciences économiques chez les Jésuites en Espagne. Par ailleurs, le père de José connaît Consuelo par l’intermédiaire d’une relation commune et c’est tout naturellement que le jeune homme va la rencontrer puis commencer à l’aider par pure gentillesse. Il va ensuite l’accompagner dans tous ses voyages, dans toutes les manifestations et commémorations, et tous les vrais amis de Consuelo seront aussi les siens et le resteront après sa disparition. Consuelo n’ayant pas d’enfant et José ayant perdu sa mère alors qu’il était encore un enfant, une relation filiale s’est créée qui perdurera jusqu’après la disparition de Consuelo.

En juin 1960, la rose Saint Exupéry est créée par le célèbre pépiniériste Delbard qui donne à cette occasion une grande fête dont Consuelo est l’invitée d’honneur en compagnie de Simone, la sœur d’Antoine et de Didier Daurat, l’ancien chef de l’Aéropostale. Consuelo expose à cette occasion la statue monumentale de son mari qu’elle a sculptée, il y a quelques années et qui porte le nom de « Vol de nuit ». 1960 est aussi le soixantième anniversaire de la naissance de son mari et la ville de Lyon lui rend hommage en présence de Consuelo. En 1963, Consuelo se rend à New York pour faire une exposition de tableaux et profite de ce voyage pour retourner au Mexique puis au Salvador. Les années passent et en 1964, une exposition est organisée sur « La vie et l’œuvre du poète aviateur » pour commémorer le vingtième anniversaire de sa mort. Une cérémonie est organisée à Lyon en l’église Saint Nizier à la mémoire du commandant Antoine de Saint Exupéry et un journal précise : «Cette cérémonie était devenue plus émouvante encore et plus signifiante par la présence de Madame Consuelo de Saint Exupéry ». Pendant cette décennie Consuelo se rend régulièrement à Cadaqués pour rendre visite à son ami Salvador Dali et en profite pour peindre de nombreuses toiles, sans doute inspirée par la lumière de ce joli port espagnol mais surtout stimulée par la présence du grand peintre.

Air France a coutume d’associer Consuelo à des manifestations importantes concernant l’aviation. Consuelo le fait volontiers, parfois en compagnie de Noëlle Guillaumet qui est restée une amie proche de Consuelo, les deux couples étaient très liés au moment de l’Aéropostale et Henri Guillaumet était sans conteste l’aviateur-ami le plus proche d’Antoine. Lorsque Consuelo voyage à bord d’un avion, Air France, le commandant de bord ne manque jamais de la saluer et de signaler sa présence à bord aux passagers. C’est ainsi qu’en 1966, la Compagnie Air France la prie de participer aux manifestations qui auront lieu prochainement à Santiago de Chili à la mémoire d’Antoine de Saint Exupéry. Consuelo se rend donc à Santiago de Chili en compagnie du cosmonaute soviétique Alexis Leonov sur un Boeing Air France. Le journal qui relate l’évènement précise : « Madame de Saint Exupéry inaugurera là-bas le lycée qui porte le nom de son mari. » A son retour Consuelo fait une escale au Brésil pour séjourner à Brasilia chez son ami et aussi ami de son mari, Jean-Gérard Fleury qui a épousé une Brésilienne.

En 1967 a lieu à Montréal l’Exposition Universelle qui porte cette fois le nom de « Terre des hommes ». Le 17 mars 1967, Consuelo reçoit une invitation officielle de la part de Monsieur Pierre Dupuy, commissaire général de l’exposition, la priant d’être son invité d’honneur pours les différentes manifestations. Consuelo, après avoir assisté à l’inauguration officielle de l’exposition prononces plusieurs conférences  : « J’ai été très émue et flattée par le thème de l’expo… » confie-t-elle à son auditoire, elle précise même que la fleur du Petit Prince c’est elle, sa femme, et que les oiseaux migrateurs sont les amis aviateurs d’Antoine. Mais ce qui touche le plus la salle, c’est la prière qu’Antoine avait écrite pour sa femme et que Consuelo devait réciter selon le souhait de son mari.

Pendant son séjour à Montréal Consuelo se souvient certainement de cet autre séjour en 1942 avec Antoine… Que de chemin parcouru depuis ! Que de commémorations, de visites officielles ! Mais que savent réellement les autres de cet amour, de cet homme que l’on honore comme un héros dans le monde entier ?

En 1968, le 3 janvier exactement, Consuelo se rend à Buenos Aires pour l’inauguration de la ligne Paris-Nice-Las Palmas-Buenos Aires et retour baptisée Ligne Saint Exupéry. Le journal la Nacion dont son deuxième mari, Enrique Gomez Carrillo, était le correspondant à Paris, écrit « Elle a de petites mains, elle s’en sert continuellement…Elle s’exprime en espagnol avec un lointain accent centre-américain et un rythme de phrase français. » La même année Consuelo reçoit à Grasse tous les pilotes argentins qu’elle avait rencontrés à Buenos Aires. En hommage, les pilotes remettront à Consuelo deux plaques commémoratives en argent, scellés sur du marbre. Une plaque est remise à Consuelo à son intention et l’autre à l’intention de son mari « Trempe de héros aux rêves de poète, avec les mêmes émotions son souvenir plane dans le cœur de tous les aéronautes argentins ».

Cette décennie a été pour Consuelo, celle du souvenir qu’elle perpétue aussi bien à travers son œuvre qu’en participant à des évènements, des commémorations ou en faisant de nombreuses conférences. « Saint Exupéry et le Petit Prince restent mes thèmes préférés. J’ai fait bien d’autres sculptures, des Don Quichottes notamment. Mais le Petit Prince est un personnage que je sens tellement bien. Je l’ai vécu avec mon mari qui y avait mis ses rêves et ses pensées les plus secrètes.

Commémoration sur un
champ d’aviation en 1948

Rosa, peinture sur papier
1957

1970 – 1979

La dernière décennie

« Il me semble que c’est à une autre personne que c’est arrivé, tout ce bonheur et tout ce malheur… »

Pendant cette période, Consuelo continue à créer des liens entre Antoine et les hommes modernes, thème qui était si cher à son mari. Durant cette décennie, elle vit le plus souvent à Paris et séjourne aussi régulièrement à Grasse.

Elle rencontre de temps en temps son ami Picasso, c’est lui qui l’avait conseillé sur sa peinture avec Derain en lui disant de peindre les couleurs comme cela lui venait. Consuelo qui peint toujours abondamment a retenu la leçon, elle passe de l’abstrait au figuratif dans un débordement de couleurs explosives. A un galeriste qui lui disait un jour de choisir une fois pour toute entre l’abstrait ou le figuratif, elle répliqua judicieusement : «Si vous êtes funambule, on doit vous interdire de danser et si vous êtes danseur vous ne devez vous déplacer qu’en dansant ? ».

Jacques Chancel invite Consuelo à participer à une de ses fameuses Radioscopies. Pour le journaliste et pour les auditeurs, Consuelo évoque sans langue de bois, sa vie avec l’écrivain-pilote. Elle insiste sur son absence toujours douloureuse et inquiétante durant toute sa vie avec lui. Elle explique ainsi le conte de son mari : « J’étais la fleur sûrement, il était le Petit Prince », elle évoque la correspondance avec son mari et trouve impudiques les nombreuses publications faites après la disparition de celui-ci :« Quand «  je garde un peu cela pour moi…Je trouve assez indiscret de publier ces lettres où il me dit : Fais-moi un manteau d’amour… tu es le pain de ma vie… j’aimerais qu’on les lise une fois que je serai partie comme lui… »  Jacques Chancel évoque alors la disparition d’Antoine en demandant à Consuelo si cette dernière mission avait pu être une opération suicide, voici ce que répond Consuelo qui en refuse l’idée : « La faute a été de lui confier plus de missions qu’il ne pouvait en faire… » « Il était croyant en ce sens que l’homme appartient véritablement à ces forces qu’il n’a pas encore trouvée, qu’il ne trouvera peut-être qu’en lui-même… il ne craignait pas la mort, il ne la craignait dans les lettres que j’ai reçues de lui, que pour les êtres qu’il abandonnait. » Consuelo prend aussi la peine de défendre son mari contre les critiques dont il a été l’objet pendant la guerre et cite les dernières paroles de son mari : « Ne crois pas si on te dit que je suis perdu, que je suis prisonnier, je reviendrai ». Elle termine cette interview par la récitation de cette fameuse prière écrite par Antoine pour sa femme.

Consuelo va rarement dans son pays natal, depuis 1944 elle n’y a séjourné que trois fois. En 1972, elle va se rendre une dernière fois en Amérique Centrale et plus particulièrement au Guatemala pour une commémoration en l’honneur de son deuxième mari, Enrique Gomez Carrillo dont on fête le centenaire. A cette occasion elle va aussi au Salvador et une ultime fois, elle va parcourir ce pays et cette ville d’Armenia qui l’a vue grandir. Puis elle revient en France pour les commémorations du trentième anniversaire de la mort de son mari. Elle est présente avec sa belle-mère à l’inauguration d’une plaque au nom d’Antoine au Panthéon, puis à l’inauguration d’une autre plaque apposée cette fois sur le côté de l’immeuble de la place Vauban où elle vécut quelque temps avec Antoine. A quoi pense Consuelo blottie dans son manteau de vison blanc devant cette plaque dont les dates sont fausses ? Elle pense peut-être qu’on a voulu coûte que coûte faire entrer la vie d’Antoine dans un moule qui n’était pas fait pour lui et ne lui convenait pas, ou peut être pense-t-elle tout simplement à cette herbe odorante qui pousse dans la campagne française et qui était le surnom qu’aimait lui donner son mari : « Pimprenelle » ?

En 1975, Consuelo fait plusieurs expositions au château de Cagnes-sur-mer, à Saint Paul de Vence et une autre, plus importante, au musée international de Saint-Cloud. L’asthme dont elle souffre depuis l’enfance s’aggrave et Consuelo vit dans l’angoisse d’une crise. Elle vit maintenant un peu plus calmement et vient se reposer plus souvent à Grasse.

Dans la nuit du 27 au 28 mai 1979, elle a une crise d’asthme plus grave que les autres, et elle s’éteint au petit matin à l’heure où naît et où l’on cueille cette rose de mai toute simple et très odorante utilisée en parfumerie au pays de Grasse.

La dépouille de Consuelo est transportée de Grasse à Paris par Air France puis le 6 juin 1979 a lieu la messe de funérailles en l’église Saint-François-Xavier dans le septième arrondissement de Paris. Consuelo rejoint ensuite sa dernière demeure au cimetière du Père Lachaise à Paris pour reposer au côté de celui qui fut aussi son mari, Enrique Gomez Carrillo.

Native du Salvador, Consuelo portait un nom français prestigieux. De nationalité française depuis son mariage, la France était devenue son pays de cœur et le pays où elle avait vécu le plus longtemps mais c’était surtout un endroit où elle se sentait bien. De Buenos Aires à New York en passant par Casablanca, Athènes, Mexico, Montréal et bien d’autres pays, Consuelo de Saint Exupéry était aussi une citoyenne du Monde et sa vie ressemblait à celle que nous vivons aujourd’hui. Femme responsable, indépendante, libre et engagée à travers son art, la vie de Consuelo de Saint Exupéry est un exemple pour les femmes d’aujourd’hui.

Consuelo de Saint-Exupéry